Nous à la rédaction on est content. Car nous échangeons avec des artistes de talent, reconnus, aimés et aimants. Oui en ce sens qu'ils sont généreux dans leur art, généreux avec le public qu'ils respectent. Tel est le cas de la lumineuse Ariane Dubillard qui joue les prolongations avec 'Ma Chanson de Roland' au Théâtre des Déchargeurs du 28 mai au 15 juin. Elle évoque son père, la chanson, les collègues, la Chine...une interview passionnante de bout en bout. 

Ariane Dubillard par Danièle Ridereau

Ariane Dubillard, merci de nous accorder cet entretien. On va aller droit au but, le père, votre père est-il une figure mythique, indépassable pour vous ? 

Merci à vous de me donner l’occasion de préciser certaines choses. J’ai écrit tout un spectacle pour tenter de répondre à cette question. 

Non, je ne crois pas que mon père ait été pour moi une figure mythique, indépassable.

Et je n’ai pas écrit un hommage à mon père, mais plutôt à l’enfant que j’ai été. Aux enfants que nous ne cessons jamais complètement d’être. Du moins je l’espère.

Bien sûr c’était quelqu’un d’exceptionnel à bien des égards, et la petite fille que j’étais a dû être fascinée par ce père génial et magnétique, mais il ne m’a pas élevée dans le culte de lui-même, et il m’a donné très tôt confiance dans ma propre capacité de créer, car il ne croyait pas qu’on devait

« éduquer » les enfants, mais plutôt que ce sont les enfants qui nous éduquent !

Je me suis construite comme ça, en toute liberté, jusqu’à six ans environ, puisque c’est lui qui m’élevait. Pas très bien, donc, selon les critères de la société bourgeoise, mais pas trop mal non plus.

Ça a donné de drôles de choses quand j’ai commencé à aller à l’école- et posé pas mal de problèmes dont j’ai l’occasion de rire dans le spectacle-. Mais cela m’a donné aussi une faculté d’adaptation, ensuite, à toutes les situations. J’ai eu très tôt un regard distancié sur les éducations contradictoires que j’ai reçues ensuite chez mes grands-mères, par exemple, toutes deux on ne peut plus dissemblables !

Et je me souviens d’avoir pensé, toute petite, que c’était une chance dont ne bénéficiaient pas mes copines de classe, par exemple.

 Ayant été privée de mère à l’âge de 2 ans- elle était maniaco-dépressive, comme on disait à l’époque et elle s’est suicidée-  mon père fut aussi ma mère.  Alors j’éprouvais pour lui un amour trop grand. «  Un amour plus grand que la mer… » - comme je le dis dans l’avant propos du petit livre qui vient de sortir aux éditions camino verde- Un amour   merveilleux, mais aussi disproportionné, anxiogène : comme beaucoup d’enfants, je me sentais responsable de lui, j’avais peur pour lui, j’étais inquiète dès que nous n’étions plus ensemble. Et il vivait dangereusement, me semblait-il. Alors je le mettais dans mon cœur pour m’endormir. Là, il était en sécurité. Il faut avoir le génie d’un enfant pour inventer un tel rituel ! En ce sens indépassable, oui, il l’a été.

Malgré toutes les grandes et belles histoires d’amour que j’ai pu connaître ensuite, il a été la grande histoire de ma vie. Comme je l’admirais en plus en tant que poète et auteur de théâtre, -sans parler du très grand acteur qu’il était- j’ai fait de nombreux spectacles autour de ce que j’ai appelé : ma langue paternelle .

Après sa mort, j’ai voulu raconter cette histoire hors norme, en faire une aventure artistique pour la comédienne et chanteuse que je suis. Pour partager une histoire finalement très humaine, pas simple, mais belle dans sa complexité ; une histoire en tout cas universelle- c’est ce que le public me renvoie toujours- car n’éprouvons-nous pas tous, à un endroit ou un autre, un bonheur et une difficulté à grandir, à exister? 

Vous jouez les prolongations, le public vous plébiscite, combien de jours, de mois, peut-être même d'années vous a-t-il fallu pour concrétiser cette pièce ? 

J’ai écrit très vite un premier jet au printemps 2012. J’avais envie de parler de la mort de mon père, qui, contrairement à ce que j’avais toujours craint, fut  belle, apaisée, lumineuse. Et comme je traversais depuis des années une espèce d’errance, je suis partie de ce symptôme, pour écrire la suite.

Une première version a été montée à côté de Genève, dans un petit théâtre –  Le Crève-cœur, à Cologny, par Anne Vaucher- Gampert. Ce sont des gens merveilleux, je me suis toujours sentie chez moi là- bas, c’est un peu ma famille suisse. Anne m’avait invitée, il y a quelques années, à jouer la Suzanne de l’aide-mémoire, la magnifique pièce de Jean-Claude Carrière, et c’est là que j’avais compris que mon errance remontait à l’enfance.

De retour en France, j’ai éprouvé le besoin de retravailler l’écriture,- il y avait des ellipses énormes dans cette première version- et sur les conseils de mon amie Virginie Lemoine, qui avait vu la pièce à Genève, j’ai écrit les parties manquantes, et tout remis dans l’ordre chronologique ; j’avais aussi envie que les gens rient davantage- ce qui était également une obsession de mon père- et Virginie m’a donné  quelques conseils salutaires dans ce sens. Ces rendez vous où elle m’a écoutée lire m’ont aidée à aller au bout de cette seconde- et ultime- version. Enfin, Thomas Baumgartner avec qui j’avais fait une série d’émissions à France culture, a trouvé le titre. Je les remercie chaleureusement tous les deux.

 MA CHANSON DE ROLAND

 

Certains critiques (on pense à Michel Xavier-Gérard) rappellent à quel point pendant longtemps le théâtre et la chanson ne se mélangeaient pas, pourquoi ce choix de chanter dans le cadre de votre pièce, pourquoi l'accordéon ?  

C’est vrai, ce n’est pas facile de mélanger le théâtre et la chanson. Je l’ai beaucoup fait, et ça résiste parfois, mais je continue à essayer, pour je l’espère, rater mieux la prochaine fois (comme disait Beckett, je crois).

Chanter, ce n’est pas pareil que parler, c’est sûr. Il y a une fluidité particulière dans le chant, et c’est aussi tout de suite plus émotionnel.

Disons tout simplement que j’ai mis des chansons parce que je suis chanteuse et que je me sentirais trop seule sans musique sur scène ?

Ce qu’il y a surtout, c’est que les chansons qui accompagnent le spectacle, de mon père, ont l’air d’avoir été écrites exprès pour lui. Elles en accompagnent la chronologie. Une chanson pour chaque époque.- En réalité, les textes avaient été écrits pour ma mère, qui n’en avait rien fait. Je les ai découverts dans un tiroir, j’ai été subjuguée par leur beauté, et au long des années, trois compositeurs de mes amis les ont mis en musique. Il s’agit de Joël Cartigny, d’Isabelle Serrand et de Michel Arbatz. Trois styles différents mais totalement au service de l’écriture. Grâce leur en soit rendue. 

Quant à l’accordéon, d’accord c’est le piano du pauvre- et au théâtre on n’est pas riche- mais c’est très riche, quand c’est très bien joué ; et avec Sébastien Debard, c’est le cas. L’accordéon permet aussi une proximité, une intimité avec la personne qui vous accompagne ;  et puis c’est mobile, ça allait bien, avec mon histoire d’errance.

Albane Gelé, Jean Rouad, Ariane Dubillard. Des Mots de Minuit aux Langagières TNP

 Mais justement quel est votre regard sur la chanson francophone ?

 J’ai honte de le dire, mais je ne connais pas très bien la chanson francophone actuelle. Dans le temps, j’ai côtoyé Allain Leprest et Romain Didier, Claude Semal et Bruno Ruiz, -qui me font toujours beaucoup rire et pas seulement-, fait la première partie de Juliette, de Lafaille, de Gréco, de Moustaki et d’Anne Sylvestre- qui a été pour moi une rencontre très importante. J’ai aussi travaillé avec Michel Arbatz, qui a un talent prodigieux, comme chanteur, auteur, et musicien.

Je suis touchée de voir qu’il y a toute une nouvelle génération d’auteurs-compositeurs et trices qui continuent la tradition de cette chanson française-là. Pas en répétant de vieilles recettes, mais de façon très actuelle. Comme le théâtre, la chanson est un art du présent.                                            

J’ai tout récemment découvert Nicolas Duclos, dont les multiples talents m’ont absolument scotchée, Jann Halexander,  qui a une grâce tout à fait particulière, ou encore Bertrand Ferrier dont l’inventivité semble sans limites… j’aime beaucoup LouOuï, un orchestre à lui tout seul, et qui a un univers pop plein d’humour et de charme. Pardon pour tous ceux et celles que j’oublie de citer ! Je suis persuadée d’avoir encore beaucoup d’artistes surprenants à découvrir. En ce moment j’écoute en boucle Lidia Borda qui chante Atahualpa Yupanqui, hallucinant de beauté, mais vous l’aurez remarqué, ce n’est pas de la chanson française ! 

Nous n'avons pas encore vu la pièce (et nous avons l'intention de le faire), la Chine y occupe une place particulière...souhaiteriez-vous y vivre ? Qu'est-ce que ce pays vous a apporté ? 

Partir en Chine à vingt ans, pour moi c’était un peu comme rentrer au monastère, faire une retraite ! Il fallait que je parte loin de ma famille pour pouvoir me trouver. J’y ai découvert l’extraordinaire hospitalité du peuple chinois, sa rudesse, mais aussi son humour et sa sensibilité. –Pierre Ryckmans, que j’ai adoré comme professeur, à Nanterre- disait qu’en Chine, on pleure sur les quais de gare, plus que partout ailleurs; c’est vrai. La Chine, je l’ai parcourue en tous sens, et je m’y suis fait de précieux amis. J’aimerais en tous cas y retourner. 

C'est une question récurrente quand nous faisons des interviews et vous êtes libre de vous confier ou pas...quel es votre plat préféré ?

 Le couscous du Dimanche chez Mamie- coucher- 19h30.

Merci !