pochette_recto

 

 Alors comment ai-je écouté le nouvel album de Nicolas Jules ? Bien... La veille, je m'étais farci deux albums de Nick Cave, vous savez ce chanteur folk australien à la voix caverneuse, au lèvres tombantes, au front tombant (et bientôt aux cheveux tombant). J'avais emprunté ses albums dans une médiathèque (oui, je suis une espèce rare). Après avoir écouté l'album de Nicolas Jules, sombre, rugueux, caverneux, bref, puissant, je me suis demandé (naïvement, j'avoue) pourquoi les mélomanes branchés à deux balles de chez nous jouissaient sur des duplicatas de chanteurs folk anglophones qui n'ont pas plus que ça besoin du public francophone (d'autant plus que les publics anglophones en général se contrefichent, eux, de nos artistes francophones). On aimerait voir plus souvent des artistes comme Nicolas Jules dans des médias autres que les médias habituels (que ce soit sur internet, à la radio ou à la télé). Pourquoi, nous, en tant que public, n'y aurions pas droit, après tout ? 

J'ai des principes dans la vie. Tenez, voici un principe : je ne vous présenterai pas Nicolas Jules. Il ne faut quand même pas exagérer, depuis le temps qu'il chante. Si vous ne le connaissez pas, si vous êtes encore persuadés que la chansooon françaaaise s'arrête à Jacques Brel et Anne Sylvestre (immenses talents), si vous pensez que la variété francophone actuelle n'a pas d'horizon au-delà de Vianney, alors navré, à la rédaction, on ne peut rien faire pour vous, à part vous dire que vous avez foiré votre vie. Au passage si vous ne connaissez pas : Garance, Agnès Bihl, Nicolas Bacchus, Manu Galure, Gilles Roucaute, Jann Halexander, Alexis HK, Imbert Imbert, Eric Toulis, Clémence Savelli, Jorane, Klô Pelgag, Kumisolo, Nicolas Fraissinet, Gauvain Sers, Jérémy Bossone, Tomislav, Eric Frasiak, Emilie Marsh, Léonore Boulanger, Bertrand Ferrier, Delphine Coutant pour ne citer que ceux-là, alors votre cas est désespéré. Doublement. J'abandonne*. 

Revenons au nouvel opus de sieur Jules, dont la couverture montre un artiste avec son temps, celui d'une modernité étouffante, bien réelle, avec laquelle il faut composer. L'artiste, stoïque, est écrasé par une profusion de magnétos, radios etc. Ces engins de brouhaha, qui crachent leurs animateurs de bonne humeur dès 6h du matin, leurs sondages, leurs débats polémiques, leurs actus moribondes, leurs playlists calibrées. Bref, autant de crèves-silences. Il fut un temps où on a connu Nicolas Jules plus drôle. Mais le temps est-il seulement à l'humour ? Il a fait du chemin, au gré de centaines de concerts, depuis son premier album Le cœur sur la table (2004, primé par l'Académie Charles Cros), il a parcouru la France de long en large, ça marque, ça imprime, forcément, sur le processus de création.

 

L'ouverture : Ambiance. Texte magnifique servie par une mélopée rock/roadmovie, cette errance de l'artiste sur un port, non pas un port de carte postale, plutôt un port industriel, et l'artiste dans ce lieu si humain, si industriel, cherche le poisson volant, cherche l'oiseau plongeur. Cherche l'animal. L'animal qui est en lui ? Ambiance annonce l'album, le justifie même. Et puis l'amour. Au fur et à mesure qu'on progresse dans le disque, on se rend compte que l'Amour est une obsession pour l'artiste : mais ce n'est pas clair, c'est diffus, dérangeant, trouble, à l'écoute de L'eau noire. Et la voix de Nicolas Jules, identifiable entre mille, happe l'auditeur, presque incantatoire. Voix grave, blessée, ample d'un créateur qui cherche la lumière dans l'obscurité, qui cherche une vérité intérieure au milieu des chiens qui aboient, qui voudrait être fort, mais se sent aussi vulnérable qu'un faon (coup de cœur pour l'entêtant Faon, qui a tout du tube). 

C'est un immense album, produit avec les tripes, qui confirme pour la énième fois, le haut niveau des artistes francophones actuels, qui n'ont certainement rien à envier ni aux générations précédentes ni aux anglo-saxons que certains de nos critiques mettent parfois un peu vite sur un piédestal. Vu le contexte complètement foutraque du milieu musical, durer, c'est le plus compliqué pour un artiste. Un artiste ne dure pas impunément. Et quand on écoute Crève-silence, on comprend pourquoi Nicolas Jules est toujours là, devenant une référence pour certains. C'est amplement mérité. 

Album Crève-Silence

Sortie le 28 avril

Production NJ

 

http://www.nicolasjules.com

https://www.nicolasjules.com/concerts

https://fr.wikipedia.org/wiki/Nicolas_Jules

  

* En ces temps de vierges effarouchées, certain(e)s ici seront chagrinés par ma sévérité. J'allais dire 's'il se sentent blessés, je m'en excuse'. Mais ce serait malhonnête. Ce sera plutôt : s'ils se sentent blessés, et bien tant pis. Les artistes cités pêle-mêle ont bâti des parcours intéressants, variés, fascinants, complexes sur plusieurs années et on leur souhaite que ça dure. Ils n'ont pas snobé les médias et les médias ne les ont pas toujours snobé ( rappelons-nous du magnifique passage d'Agnès Bihl chez Drucker, invitée par Guy Bedos). Alors si tout un public continue de faire comme s'ils n'existaient pas, si tout un public préfère aller vers la facilité (celle qui tire vers le bas), on est en droit de le brusquer un peu, d'user de provocation. Même si cela reste de la chanson.