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Quand on tient ce genre de blog, on a une responsabilité, à mon grand étonnement. En effet, chaque semaine, des chanteurs qui souhaitent consacrer leur vie, l'essentiel de leur vie à la musique, m'écrivent pour savoir si j'ai des adresses de lieux de concerts à leur conseiller sur Paris. Je leurs réponds que je ne vis pas sur Paris mais au fil des discussions en off avec des artistes plus installés, je me permets de les orienter vers des lieux dont le professionnalisme (qui inclut le respect aussi de l'artiste et du public) fait plutôt consensus. Dans le petit milieu chanson parisien, ces lieux ne sont pas si nombreux : Forum Léo Ferré, Anart Scène, Limonaire, Magique, Angora, Menuiserie, la Péniche El Alamein, Théâtre Ménilmontant, voire le Kibélé. Tous ces lieux bénéficient d'une image grosso modo positive (grosso modo = nuances). Tous ? Non, un lieu résiste encore et encore et dégage une image négative jusqu'à la caricature. Depuis l'existence de ce blog, plusieurs internautes, et parmi eux des artistes, au fil d'échanges passionnants, passionnés, m'ont dit le plus grand mal du Connétable (au mieux ils n'en pensent rien, ou parfois n'ont pas souhaité y chanter en ayant eu des mauvais sons de cloches). Au début, je prenais les quelques témoignages pour la preuve que les artistes en question qui m'écrivaient étaient aigris, trop fiers. Et je ne pouvais ni les contredire ni aller dans leur sens, n'ayant jamais mis les pieds dans ce lieu. Là où le bât blesse, c'est lorsque ce sont des passionnés de chansons, des spectateurs qui vous en disent le plus grand mal. Mais toujours au sujet du Connétable, je me suis tu.

 

Je crois que j'ai eu tort. Aussi lorsque des chanteurs m'écrivent pour que je leur conseille des salles, je leur cite tout un tas de salles sauf le Connétable. Mais s'ils me posent la question sur le Connétable, je leur dis que le nombre de témoignages négatifs sur ce lieu ne m'incite pas à les encourager à essayer d'y chanter. Question de responsabilité, de respect pour les artistes. Ok, très bien, personne n'a demandé à voir tel ou tel artiste sur scène. Est-ce une raison pour lui manquer de respect ? Non. Alors le Connétable , si c'est pour y dîner : pourquoi pas. Pour y chanter, ou voir un concert ? Réfléchir. Bien réfléchir. Oh mais je sais bien qu'au moment où je jette ces lignes, des gens m'écriront en disant 'qu'il ne faut pas faire de généralités', tel artiste m'écrira pour me dire qu'il en garde 'un super souvenir'. Oui mais voilà. Comment se fait-il qu'un lieu suscite autant de réactions épidermiques ? Pourquoi ce lieu ne fait pas le poids, en terme de réputation justifiée, comparé aux autres lieux cités plus haut ?

 

L'ennui c'est que tous ces témoignages sont en off. Tout se passe comme si les artistes n'assumaient pas en public leurs déconvenues. Ils ont peur sans doute d'être grillés. Le silence en public est un aveu d'échec. Voilà pourquoi le témoignage de Bertrand Ferrier est une petite bombe. Car ce n'est pas le témoignage d'un chanteur qui joue les victimes. Au contraire, il fait preuve de recul, de distance. Le constat implacable qu'il dresse est essentiel car il rappelle que l'une des difficultés auxquels font face les artistes ce n'est pas uniquement l'indifférence de certains médias, le public incertain ou les rivalités entre chanteurs, c'est aussi l'attitude de salles qui prétendent défendre la chanson. Le témoignage édifiant de l'artiste pourrait être intitulé 'Mesquinerie et humiliations'. Attention, laissons planer le doute : je dirais ironiquement que tout le monde a droit à la présomption d'innocence. Mais reste le sentiment de défaite vécue par un artiste qui n'est pas un débutant :chanteur, écrivain, il est entre autres celui qui a découvert et traduit Eragon en France (150 000 ex.vendus), qui a publié une dizaine d'ouvrages chez Hachette.  Il a un public, il a son propre style, une véritable expérience de la scène et a fait profiter d'autres artistes, parfois plus connus, de ses compétences avec son association Perlimpinpin, en organisant des soirées culturelles avec des invités d'honneur dans des bars, des cabarets. Il connaît le monde artistique et ses vicissitudes. Rien ne l'étonne, sans doute. Mais une chose l'énerve à juste titre et il n'est pas le seul : le manque de respect, surtout quand il est aussi flagrant. Qu'on ne s'étonne pas que certains artistes préfèrent accélérer les choses en allant sous les sunlights des The Voice et autre Star Academy, Nouvelle Star etc...certes le risque d'échec est élevé mais au moins les candidats auront brillé, auront goûté à l'illusion de gloire le temps d'une chanson et en parleront encore des années plus tard : il n'a jamais été prouvé que l'humiliation dans des petits lieux était une condition pour réussir. C'est juste de l'humiliation. Point barre.

 Accéder au témoignage : http://www.bertrandferrier.fr/?p=4217.

 Luc Melmont

Bertrand Ferrier chante "En gros" au Connétable