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Ulrich Corviser est homme-talent de chanson, ombre de cabaret, certes, amoureux de temps révolus, mais aussi individu de son  temps et pas uniquement interessé par la chanson. C´est ainsi qu´il nous livre ses impressions sur le film du feu cinéaste allemand controversé FASSBINDER, Les larmes amères de Petra von Kant, 1971. U.C nous parle de film et c´est bien, car rappelons le, ici c´est un blog culture et chanson...

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Luc Melmont

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Petra von Kant n’est pas styliste de mode pour rien.

Elle s’est construite contre son mari à qui elle a demandé le divorce après des années de mariage au cours desquelles le désir a laissé sa place au dégoût. Au point qu’elle en vient à un constat amer sur les rapports homme-femme qu’elle détaille à son amie Sidonie en vaines théories qui ne cachent que sa frustration, au cours d’un long plan séquence où on la voit se maquiller, dissimulant un visage spectral sous des couches de fond de teint, de fards et de faux-cils, et niant les arguments de son amie qui, elle, n’hésite pas à confesser qu’elle use des « simulations » qu’une femme peut utiliser pour convenir à son mari et céder au jeu social. Petra von Kant est tout le contraire : elle est une femme indépendante qui a refusé tout compromis avec son mari, et qui a réussi professionnellement. Elle vit de son métier et s’est attaché les services de Marlène, figure muette et omniprésente dans le film, représentant la servilité dont seule une perversion hors-norme permet de supporter les ordres et les humiliations de sa « maitresse ». Mais qui est-elle cette Marlène ? Un double de Petra dans son rôle d’épouse modèle ?

Quoi qu’il en soit, toute l’argumentation de Petra von Kant sur la liberté de la femme s’effondre à l’arrivée de Karin Thimm, une jeune amie que Sidonie a invitée chez Petra. Son visage de poupée joufflue, son corps rond et charnu troublent Petra au point qu’elle en vient à la solliciter pour une visite chez elle le lendemain soir, sous le prétexte qu’elle peut favoriser sa carrière de mannequin.

Commence alors le long processus d’instrumentalisation que Petra manie avec adresse, en bonne styliste qu’elle est, et qui lui vaut d’attirer sur elle les charmes de cette Karin, fille de basse classe mais opportuniste, qui rejoue l’amour fou avec Petra comme cette dernière le jouait jadis avec son mari. Mais qui dit instrumentalisation dit mépris et hystérie, et Petra von Kant sombre dans cet écueil à mesure que Karin, qui s’est installée chez elle, avoue des nuits d’amour avec des hommes, le dernier en date étant un « grand noir avec une grosse queue noire »… Et il est intéressant de constater, à cet épisode de la tragédie, que la lumière est focalisée sur le pénis d’un personnage d’une scène de bacchanale de type Renaissance italienne dont une reproduction de tableau tapisse le mur du fond de scène.

Petra von Kant a voulu jouer à la poupée avec Karin, corps juvénile à modeler, comme elle habille ses mannequins que Marlène, toujours fidèle, recouvre d’étoffes que Petra a conçues et que Marlène a achevé de dessiner.

Mais entre Petra et Karin se dresse le sexe de l’homme, celui auquel Petra a renoncé, et celui auquel Karin s’abandonne dans ses nuits de voluptés qu’elle avoue le lendemain. Et cette outrance du phallus est d’autant plus perceptible lorsque les deux femmes se toisent à l’heure de leur premier rendez-vous. Qui domine qui ?...

Mais surtout qui est Petra von Kant ? Qui est cette femme de l’aristocratie allemande qui mime le jeu de la passion avec une figure ordinaire d’une jeune fille du peuple, et qui joue en premier lieu avec elle-même, comme en témoignent ses étonnantes mises en scène dans lesquelles elle apparait dans des tenues improbables d’amazone kitsch ?

Elle est avant tout une femme autocentrée, narcissique et hystérique, et qui se donne tous les droits sur autrui, à commencer par Marlène, présence inquiète et inquiétante, puis sur Karin qui, sur fond de sentimentalisme faussement lesbien, a tiré profit autant qu’elle pouvait de Petra. Et c’est bien là l’échec de Petra : avoir cédé à la tentation de la passion pour une fausse image idolâtre que le cadeau de Sidonie révèle comme un jouet, à savoir une poupée blonde et bien en chair sur laquelle Petra a stigmatisé tous ses fantasmes.

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Au point d’en oublier qu’elle a une fille, adolescente ingrate qui vient lui souhaiter son anniversaire et lui avouer qu’elle est amoureuse, et une mère qui fleurit la tombe de son mari, le père de Petra, qu’elle méprise avec force dans une scène inouïe où elle piétine un service à thé de prix tout en guettant de manière obsessionnelle le téléphone dans l’attente d’un appel de Karin. Le téléphone sonne, mais ce n’est jamais Karin, et Petra de s’enivrer au gin et d’insulter mère, fille et amie dans une scène paroxystique qui dévoile une femme en crise.

Car, à ce moment de l’intrigue, c’est bien Petra qui est dominée. Mais est-elle dominée par cette intrigante qui a su exploiter le filon ou par l’approche de la quarantaine et une liberté qu’elle a certes conquise mais dont elle ne sait que faire ?

La fin du film la verra apaisée, la crise passée, au seuil du sommeil comme à celui d’une autre vie, une vie où l’autre aura sa place, à commencer par Marlène qui, à l’heure où elle pourra enfin exister, préfère faire ses bagages et s’en aller, non sans avoir mis un revolver dans sa valise…

Car à trop fréquenter Petra von Kant, à moins d’être très ingénu ou très pervers, on finit par mourir de larmes amères trop corrosives pour être bues sans en avoir avalé le poison…

 

ULRICH CORVISIER

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