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Il est périlleux de prétendre être objectif lorsqu'on parle d'un artiste. C'est d'ailleurs un peu prétentieux. Il y a le ressenti. Une part d'irrationnel qui fait que nous sommes plus sensibles  à telle chanson qu'à une autre. Il y a les mots, les musiques, "l'aura" dégagée par l'artiste, les images que cela déclenche en nous, parfois les souvenirs. Quand j'entends l'histoire de la peintre Jeanne Hébuterne dans la chanson Jeanne Hébuterne de Véronique Pestel, je me vois petit, avec mes grands-parents nous promener au Louvre. Quand j'écoute Vanina(voir texte ci-dessous), toujours de Véronique Pestel, je pense aux années de solitude d'une vieille voisine de palier. Car Vanina, aimant tout le monde, n'a eu personne dans sa vie privée. Ce qui rend le texte, malgré sa beauté, éprouvant. Vanina est un écho à la solitude  de  la Jeanne-Marie d'Anne Sylvestre (L'histoire de Jeanne-Marie,1976), une solitude flamboyante et ambigüe dont on ne sait si elle est choisie ou imposée par les aléas de la Vie.

On peut discuter pendant des heures sur ce que signifie la chanson poétique, et bla, bla, bla. On peut passer à côté des chansons de Véronique Pestel. On peut aussi se laisser séduire par leur beauté. Cette grande dame est à placer, sans conteste, sans complexe, à côté d'Anne Sylvestre, Juliette, Michèle Bernard, Mouron ou encore Sapho. Et c'est avec fierté, le mot n'est pas très fort que le site Chanson et Culture accueille la chanteuse pour un entretien passionnant.

         Bonjour, Véronique Pestel, merci d'acceptez cette interview. Lorsqu'on demande aux gens de citer des chanteuses rousses, en général, ils répondent Mylene Farmer, Axelle Red. Si rarement Véronique Pestel. C'est dommage. Je trouve que votre allure, votre silhouette rousse donne une aura incontestable à votre personnalité. Mais en avez-vous conscience ? Accordez-vous de l'importance à l'image ? Votre image ?

Les enfants roux apprennent vite qu'ils ne sont pas tout à fait comme les autres. (C'est le cas de plein d'enfants pour une raison ou pour une autre). J'ai toujours été consciente de cette petite différence, je l'aime bien, elle m'a aidée à assumer mes autres différences, (par exemple de n'être pas une chanteuse appelée à être populaire comme les chanteuses que vous citez). Et puis, en automne, j'ai vraiment l'impression de faire partie du paysage!

J'accorde de l'importance à mon image "en chair" pour ne pas dire en vrai, sur scène - d'où l'importance des éclairages- mais sur papier je préfère laisser faire les autres, le visuel n'est pas ma spécialité, c'est comme si je n'y croyais pas.

Il y a le style Pestel : poésie classique, orientations jazzy, et une cohérence certaine(voire d'aucuns ont pu dire que c'était répétitif) depuis le début, il me semble. Pourtant, avec La Vie va Rag', on sent un changement...quasi radical, le mot n'est pas fort, pour quelles raisons ?

         Quand j'ai imaginé "La vie va, Rag" je souhaitais un album de jazz, vocal, musical, où le mot aurait moins d'importance, car il me semblait que j'avais dit ce que j'avais à dire avec les mots, mais pas encore avec ma voix et avec le rythme. J'ai donc travaillé dans ce sens. Et puis, au fur et à mesure que les chansons naissaient, je m'amusais de voir que le mot restait fort important quand même...

Il semble qu'un verrou a sauté, cette sensualité, qui a toujours été présente, se déploie, presque violente (Testament, Generatie).J'espère ne pas choquer si je dis qu'il y a dans votre chant de la sensualité ?

Quand on pratique un art on passe notre temps à faire sauter des verrous et à constater qu'on en met d'autres. Il me semble que tous les chanteurs qui investissent leur voix gagnent en "grain", en sensualité si vous voulez, avec les années. Cela s'explique physiquement, par une légère descente du larynx qui enrichit les graves, mais cela s'explique aussi mentalement : la maturité permet de s'exprimer plus entièrement.

Pourquoi la Chanson ?

Elle est légère, variée, généreuse. On fait plaisir aux autres quand on leur chante une chanson, c'est un cadeau qu'on a toujours sur soi. Chanter ensemble est un pur bonheur aussi. La chanson est pour moi une façon d'être avec les autres au meilleur ce que je peux. Comme vous le remarquiez plus haut : poésie, musique, cohérence voire répétition....la chanson est à l'aise avec ça, moi aussi.

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Au détour d'un texte, d'un mot, on sent que vos 'racines' noires sont là, bien ancrées, on le sent encore davantage dans votre dernier disque, est-ce que quelque chose que vous vivez sereinement ?

Sincèrement je ne sais pas ce que je dois à mes "racines" dans mes goûts musicaux ni dans ma façon de chanter. J'aime énormément la musique, les musiques...sur au moins dix siècles et cinq continents...baleines comprises !

Pourquoi interpréter Norge ?

Parce que je l'adore. Il est joyeux, truculent, confiant, pas naïf mais bon vivant : ce ne sont quand même pas les qualités principales de tous les poètes !

Lorsque vous chantez la poétesse Liliane Wouters, à travers Testament, peut-on dire que c'est aussi votre vie, même sublimée, qui transparaît? Ou faites-vous une totale scission vie artistique et vie privée ?

Bien sûr que c'est ma vie. J'aurais aimé avoir le talent d'écrire les poèmes d'elle que je dis ou chante. C'est exactement ce que je ressens. Elle a une morale humaniste, classique, dans laquelle je me reconnais.

A quoi ressemble le public de Véronique Pestel?

Beaucoup de femmes dans les grandes villes, de tout dans les campagnes...mais un tout d'un âge plus qu'adulte ! C'est le public de la chanson à texte, du cinéma d'auteur, des expos de village, du monde associatif, etc..

Ce sont des personnes qui sont capables d'aller passer leur soirée en dehors des sentiers balisé par les géants de la communication. Et je chéris parmi eux les quelques uns pour qui ce que j'écris importe. J'écris toujours pour une seule personne : celle qui se reconnaitra là.

Je ne souhaite pas revenir sur le débat la Crise du disque, l'absence de journalistes compétents en général pour parler chanson et poésie, les difficultés des organisateurs de concerts. Nos lecteurs savent cela et surtout l'essentiel à retenir d'un artiste c'est son oeuvre. La vôtre est pleine, entière, toutefois je me suis posé une question, on ne retrouve pas vos chansons sur les plates-formes de téléchargement, pourquoi ?

Ah..il faut qu'on y réfléchisse, effectivement.

Des chanteurs, des chanteurs, de maintenant ou d'avant que vous admirez ? Des peintres?

J'ai écrit "Mimi de Saint Julien",  toutes les chanteuses citées sont en lien sur mon site, on pourrait y ajouter les Américaines du nord -Abbey Lincoln, Cassandra Wilson, Diane Reeves, et du sud - Maria Bethania et Omara, entre autres.

Côté hommes j'ai mes potes nationaux: Romain Didier, Duino, Rémo Gary, Laffaille, Leprest, Piton, Paccoud, Joyet, et les grands morts : Brel, Ferré, Brassens, Nougaro, Debronckart. Je connais moins les voix masculines des autres pays, hormis mon modèle de chanteur-musicien-poète : Atahualpa Yupanqui.

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Les peintres Monet, Cézanne, Picasso, Braque, Gromaire, Kandinski, Vuillard, Rouault, Chagall, Modigliani, klee, de Staël,  et bien d'autres font ma joie dans tous les musées du monde où je peux voir leurs oeuvres . Et je visite régulièrement près de  chez moi deux ou trois galeries qui exposent des oeuvres contemporaines qui me touchent énormément, (avec enfin des femmes).

Aller voir des tableaux est pour moi un luxe, un cadeau de temps, de paix, de bonheur dur et pur comme le diamant. Parce que je n'y "connais" rien. J'aime seulement les yeux ouverts. Pour moi la  sensualité c'est ça : voir, sentir, entendre, goûter, toucher. Je souhaite maintenir ces 5 sens en  éveil jusqu'à ma mort, autant que faire se peut....C'est ce que j'appelais tout à l'heure "s'exprimer entièrement".

Des projets ?

4 spectacles différents en tournée un peu partout : un de mes chansons, un autre des poèmes que j'ai mis en musique, et deux nouveaux spectacles :

un "Caf' conf' Aragon" avec la comédienne Magali Herbinger et le conférencier Bernard Vasseur - destiné aux médiathèques, et  "La poésie, un pont entre deux rives" avec le chanteur équatorien Juan-Carlos Morales, créé pour tourner en Amérique Latine et, j'espère un jour en Europe. J'y chante des poètes français et lui des poètes hispano-américains que nous avons mis en musique. La poésie y suit sa tradition d'aller rencontrer, par-delà des frontières, et grâce à sa musicalité fondamentale, ceux qui l'aiment.

D'autre part je souhaite continuer à mener ma chorale de Fresnes (94), un atelier d'écriture à Annecy, et l'écriture de chansons pas du tout jazz, plutôt sentimentales et simples: un influence certaine de mes échanges "poétiques et musicaux" tout au long de l'année écoulée avec les enfants d'une école maternelle.

Allez, c'est la tradition, ici chanson et gastronomie font bon ménage : votre plat préféré ?

Alors ça,non, c'est trop dur comme question !

Merci encore

A vous aussi.

Luc Melmont

VANINA

paroles et musique : Véronique Pestel

[en ligne sur le site complet et sobre : http://veronique.pestel.free.fr/, qui contient biographie, photos, vidéos, textes etc]

Vanina s’en va
Vanina s’en va de la vie
Comme vous et moi, va
Comme vous et moi quand c’est fini
Un jour ou l’autre
D’un jour à l’autre ou lentement
L’un derrière l’autre
Chacun regagne son néant

Vanina s’en va
Vanina s’en va c’est pas grave
L’a bien vécu, va
Son grand siècle de bout en bout
De guerre en paix, de droite à gauche
à rien du tout

Premier Jaurès, premier amour
Ambulancière de nuit, de jour
Pour ne plus entendre là-bas le glas qui sonne
Les années vingt lui font l’humour
D’une insolence à cheveux courts
Le droit de vote est deux pas de charleston

Alors les trente font la java
Pour la retourner comme un bas
Mais elle choisit Colette et rit de Montherlant
Quand elle n’est pas au syndicat
Garbo la trouble au cinéma
Pour faire une femme, évidemment c’est un peu lent

L’été trente-six est populaire
Mais un congé chez les Ibères
Brise son rêve et c’est la grève où vient s’échouer
Son désespoir de plein hiver
Quand l’an quarante se perd en guerre
Et qu’il faut bien que nagent ou crèvent les bafoués

Alors en dépit des képis
La voilà qui passe au maquis
Sur son vélo des lettres lentes de menace
Jusqu’à ce jour de Normandie
Qui la débarque bien en vie
Sur le quai des années cinquante, le temps passe

Quinquagénaire à Saint-Germain
Quand déchantent les lendemains
Parce que l’empire français
salope les Droits de l’Homme
Mais un printemps estudiantin
La fait rejouir de son latin
Chez les Salopes à la Sorbonne

Et c’est à l’art d’être grand’mère
Qu’elle ira frotter ses chimères
Chez les Cathos pour être utile à quelque chose
La grande chose humanitaire
Qui la porte, nonagénaire,
à croire encore aux justes causes

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