Olivier_Goulet

...Entretien avec ce chanteur des marges dont j´ai é
voqué le beau travail à plusieurs reprises...Olivier Goulet, artiste
émouvant et mystique...un de ces talents qui font la vitalité de la Chanson en France et dans le monde francophone.

( A découvrir sur www.myspace.com/gouletolivier )




Pourquoi chanter ?

 

 

 

Plus je chante et plus chanter devient une nécessité. La chanson écrite n’existe pas si elle n’est passée à travers le tamis du chant. Parfois même le chant anticipe presque la chanson. On pourrait dire alors que j’improvise le texte quand au fond j’ouvre un espace qui n’existe pas hors du chant. A travers le chant les principales formes de la chanson à naître vont se dessiner ou se confirmer. Il m’est impossible d’écrire des mots qui ne sont pas liés à une certaine pulsation musicale, à une certaine idée de hauteur mélodique. Cette réalisation du mot dans le chant a une valeur définitive pour moi, presque sacrée. Chanter c’est aussi une façon de survivre au temps et de vivre avec le temps mais avec de la flamme. Le chant est le lieu ou le rêve va se représenter, se mouvoir et s’enflammer. Plus le temps passe et plus je respecte ce domaine. Aussi je surveille ma technique et je soigne ma voix.

 

 

 

Comment est née l'envie ?

 

J’ai commencé mon premier concert dans la rue, vers 8 ans. C’était bien avant de rentrer au Conservatoire National Supérieur de Paris. J’avais monté avec quelques enfants du quartier un ensemble assez turbulent. Nos prestations avaient lieu le soir pour un public de touristes très étonnés. Nous nous mettions sur la place Saint André des Arts et le monde nous appartenait. J’habitais place Saint Michel, juste au-dessus, dans une chambre de bonne, avec mon père et ma sœur. Il y avait dans l’orchestre des joueurs de cartons, les percussionnistes et des flûtistes. Nous étions évidemment tous choristes…C’est à ce moment-là que mon père m’a inscrit à la maîtrise en l’Eglise Saint Eustache. Mais j’ai pleuré à la première répétition. Je ne sais plus pourquoi. Je pense que l’on s’était moqué de moi. Je n’y suis plus retourné. C’est à cette période-là aussi que j’ai écrit ma première chanson. Elle commençait avec le mot suivant : «  Une nuit ». 

 


Comment naît un texte chez vous ?

 

J’aime me laisser saisir par le texte. Le mot juste arrive souvent au moment où je m’y attends le moins. Au détour d’une conversation anodine, dans les marges d’un carnet de notes en sortant de la boulangerie, en chantant. Il y a toujours au départ la volonté de vouloir faire un beau texte, persuasif avec de belles images et de jolis mots. Mais ce n’est qu’une ébauche de chanson. La chanson pensée et construite, voulue comme un objet fini n’est que le véritable commencement du processus de création. Enfin de décomposition j’ai envie de dire...Dans le sens où le bois se décompose, le plastique, la pomme, un bout de fromage ou encore un très joli vase en cristal, vraiment très joli, lentement écrasé dans un mortier. La phrase est là. Elle parlera dès le moment où elle aura perdu sa volonté de convaincre. Oui voilà c’est ça perdre sa volonté de convaincre. Dans l’album « Sous les marges » la bonne prise d’une chanson fut celle où j’ai pris un mot pour un autre. J’aime bien respecter ce qui m’est imposé par l’énergie dans le mot plutôt que par une certaine réflexion sur la vie toujours un peu suspecte à mes yeux.

 

 

 

Quand on parle de marge, je pense à  Christophe, Bashung...votre album s'intitulait sous les marges et vous évoquez de façon lointaine et crépusculaire le métissage, le vôtre. Marginalité et métissage vont-elles de pair selon vous ? D'autant plus, fait troublant, des artistes métis comme Bruno Rodriguez-Haney ou Jann Halexander sont eux aussi dans les marges et le revendiquent...

 

Il y a chez moi une tentation de la sanction. C’est une forme assez répandue et commune de bêtise ou de peur. Je sanctionne ce que je ne connais pas et je sanctionne en moi des élans dans lesquels je ne me reconnais pas et qui pourtant viennent de moi. Et finalement, je pose. Je tiens des positions absurdes. Je trace des marges artificielles et j’y dépose ce que j’estime être sans intérêt. C’est dommage. N’oublions pas ces marges intérieures, et ce qu’elles recèlent de trésors et de richesse pour soi. C’est infini si on tend un peu l’oreille. Elles nourrissent vraiment mon travail.

 

Par ailleurs je me reconnais dans différents sons et différents genres musicaux. Je n’ai vraiment pas une oreille exclusive. …Je situe donc mon travail à l’intersection de plusieurs normes sans revendiquer une « marginalité » particulière. Ce n’est pas une position que je pourrai tenir en étant sincère. Et d’autres la tiennent si bien. Inversement il me serait impossible de représenter un courant musical très codé : rock, jazz, punk, blues, indie-pop, électro-pop, pop, hard techno, folk, chanson française…D’autres le font très bien. Et je me sentirai un peu à l’étroit avec un seul idiome. Une conséquence du métissage ?

 

 

 

Votre place dans la chanson ?                           

 

Celle que je rêverai d’avoir est celle que j’ai déjà. J’ai la chance d’être indépendant, autonome et très bien entouré. J’aime profondément les personnes qui m’entourent et avec lesquelles je travaille.

 


Voyagez-vous souvent ? Qu'évoque la Centrafrique pour vous ? Le Liban ?

 

Ce que je partage avec d’autres personnes métisses de mon entourage, c’est une certaine façon de comprendre les choses sans avoir à les traduire. On gagne du temps et les portes peuvent s’ouvrir aussi plus facilement souvent…Les gens de Centrafrique ou du Liban qui m’entourent sont de ma famille. Ce sont des peuples qui bougent. La diaspora centrafricaine et libanaise bouge. Je retrouve les membres de ma famille quand nous le pouvons et souvent autour de moments forts. L’essentiel est, dans ce jeu de relations humaines, de savoir que l’un ou l’autre des maillons de la chaine peut être là si l’on en a besoin. 

 

 

 

 S'il fallait retenir une chanson de vous, laquelle vous voudriez que ce soit ?

 


Entre Porto Cristo (la mer) et Manacor (la ville), sur l’île de Majorque il y a la terre du Puits Profond (Pou Fondo). Sur ce terrain poussent quelques orangers. Ces oranges sont très fortes dit-on là-bas. Au sens ou le piment ou certains alcools peuvent parfois être forts. Une bouchée dans un quartier de ces oranges suffit pour me donner des picotements dans le nez et me faire enlever mon manteau et mon pull si je suis dans le verger - l’orange se récolte en hiver -. La vie parfois offrent des instants, plus ou moins rapprochés, comme ces oranges. S’il fallait retenir une chanson de moi : « Le Damier ». J’ai trouvé dans cette valse lente, très lente la juste proportion d’orange à intégrer.

 

 

 

Vos projets ?

 

 J’aimerai creuser le son du trio avec Aurélien Naffrichoux et Stéphan Carraci. Ce sont de très bons musiciens disponibles pour ce projet. Je suis très fier de pouvoir travailler avec eux. Ceux qui savent ce veux dire d’être bons musiciens et disponibles en même temps jugeront de la chance que j’ai. C’est très précieux. La résidence à la Mer à Boire me donnera l’occasion pendant l’année de travailler avec d’autres artistes qui ont une place importante dans mon cœur. Une vision pertinente de l’art se dévoile dans leur travail. Ces rencontres sont très stimulantes. Elles me font avancer dans mon parcours de chansonnier. Ma pensée sur la chanson est motivée par ces rencontres si différentes. C’est stimulant.

 

Cette année après avoir accueilli le saxophoniste Hugues Mayot nous accueillerons le guitariste de Bologne Léonida Fava, la chanteuse Jeanne Added, June et Jim en duo et la très belle chanteuse gabonaise Tita Nzébi. Je vais faire quelques concerts en solo, en Espagne mais aussi à Paris. Ce sont des moments privilégiés auxquels je tiens de plus en plus. J’y trouve la pulsation qui doit animer mon travail. Exigeante. Il y a une rencontre improvisée autour de mes chansons en duo avec le contrebassiste Guido Zorn au mois de Février. Il y a un projet de co-écriture avec le compositeur et interprète Niels le Sioux aussi. Et de plus en plus souvent ponctuellement je participe à différents projets d’écriture. C’est grisant. En tant que musicien, je suis aussi très content de pouvoir participer à différents projets qui me tiennent à cœur. Je pense notamment à quelques concerts que je vais donner avec le groupe June et Jim. Bref il y a plein de belles choses à vivre. Peut-être aussi me faudra-t-il quitter la France si je ne parviens pas démontrer que je suis de nationalité française.…

 

 

 

Comment voyez-vous votre parcours à l'aune de la crise du disque  (du coup, elle entraîne un peu celle du spectacle)?

 

Pour avoir beaucoup pratiqué les musiques issues du jazz et des musiques improvisées, j’ai une vision assez monastique de mon art. Mon dévouement pour la chanson et ma passion pour cette forme justifient ma progression. La crise du disque ne me concerne pas. L’industrie suit la logique du capital et mon travail n’est pas côté en bourse… Lorsque je joue en province ou à l’étranger mes disques se vendent à la fin des concerts. Je suis derrière le comptoir avec ma caisse et mes boites de disques - souvent il m’arrive de ne pas en avoir amené assez. J’échange alors un moment très important avec les auditeurs du concert. Ce court moment confirme le plaisir que nous avons eu ensemble.  Le bonheur et la sérénité dans le travail ne peuvent pas dépendre de la vente des disques sinon la musique est en péril et finalement l’homme qui est derrière aussi. Au fond je serai bien incapable de vendre des millions d’albums et même rien qu’un peu moins, cela tout en remplissant un cahier des charges rendu difficile à tenir à cause d’un précédent succès. C’est un autre métier je pense.

 

J’envisage le concert comme un moment privilégié. Un homme expose des songes en acte et un autre s’y reconnaît, parfois. Aussi j’envisage les choses de façon très sereine et très enthousiaste. La perspective de prochains concerts à la Mer à Boire m’enthousiasme. C’est un bonheur de constater que le public vient régulièrement et est de plus en plus en nombreux.

 

 

 

Croyez-vous que la chanson est en danger ?

 

Non !!! Elle est au contraire très vivante. Il y a beaucoup de personnes qui ont de très bons projets. Dans des esthétiques différentes. Je pense à Presque oui, June et Jim ou encore à Antoine Loyer qui m’ont fait l’honneur de venir jouer à la mer à boire. Il suffit de trouver les lieux, les espaces, des modes de diffusions pour faire vivre les chansons et surtout ne rien attendre du succès…Je cultive ma propre forme. Elle fait sens pour moi et pour les personnes qui l’apprécient. C’est une chance énorme. D’autres artistes cultivent leur forme. Et se donnent du mal pour la faire connaître. Il manque une volonté politique pour ouvrir des lieux et lancer des initiatives qui faciliteraient la lisibilité de ces projets. C’est dommage - la chanson française est tellement plurielle. Les formes tellement diverses. Je trouve cela très stimulant.

 

Enfin, votre plat préféré ?

 

A la lettre C de charcuterie, dans son Dictionnaire de la cuisine, Alexandre Dumas commence l’énumération suivante à propos du « cochon, cet animal immonde, dont depuis les pieds jusqu’à la tête tout est bon (…) : jambon, saucisson, saucisses, pieds, hure, hachis, oreille, langue, couenne, fromage de cochon, fromage d’Italie, lard, boudin, petit salé, côtelettes, etc. »

Olivier_Goulet_avec_Presque_oui